Les nouveaux rites mortuaires

Bernard Crettaz — 15.04.2013

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Introduction et prise de position

Mon propos porte sur les nouveaux rites mortuaires, entre fétichisme et méthodologie stricte.Ce propos vise à s'interroger sur la grande demande aujourd'hui autour des rites et surtout des rites mortuaires, à en faire la critique, puis d'analyser ce qu'on peut faire du point de vue concret et pratique avec cette grande demande, dans le courant actuel, de nouveaux rites en général et de rites mortuaires en particulier.Tout d'abord, je voudrais dire que je suis au terme de mon parcours dans ces différentes formations et interrogations autour de la mort; que mon activité actuelle se passe entre la formation du personnel dans des institutions pour personnes âgées ou en soins palliatifs, et d'autre part j'assume ce qui a été appelé les "cafés mortels".Ma proposition, chaque fois, est la suivante:C'est de dire: "autour de la mort, il y a trois éléments fondamentaux à assumer":Le premier, c'est de donner du sens à cette énigme, ce mystère fondamental qu'est la mort;Le deuxième, c'est de parler, rompre le silence, échanger;Et le troisième, c'est de faire des gestes, et donc des rites.Ces trois éléments me viennent de mon éducation qui a conditionné ce que j'ai fait tout au long de ma vie.Face à la mort, qui reste toujours l'énigme fondamentale, il s'agit que chacun, en fonction de sa visée fondamentale, s'interroge sur le sens ou le non-sens qu'il peut donner à cet événement-là.Au fond, dans ma société d'origine, qui est une société montagnarde du Valais où la mort prenait une place absolument fondamentale, presque centrale; donner du sens était à la fois requis par un recours permanent à la religion, mais aussi à toutes sortes d'interrogations d'une philosophie populaire omniprésente.Le deuxième élément - parler - était très important, parce qu'au fond ces sociétés de mon origine (sociétés terriennes) avaient des moments très importants pour parler de la mort.Quand la mort venait, c'était surtout la veillée mortuaire et le repas d'enterrement, et puis c'était aussi parler tout au long de l'année, surtout à l'occasion des veillées, pour constater au fond qu'il est important que la mort devienne un récit;Et que l'on puisse tenir ce récit, et une fois que ce récit est accompli, on peut dire en quelque sorte dire qu'on a accompli le processus de deuil.Et le troisième élément, c'est faire des gestes, donc des rites.

Mon éducation face à la mort

Depuis tout petit, j'ai appris ces trois éléments: le sens, l'échange (la parole, le récit), et le geste.Et concernant le geste (donc le rite), depuis tout petit j'ai appris les gestes que ma société faisait quand la mort arrivait.J'ai pratiquement vu et visité la totalité des morts de mon village, donc je voyais ce qui s'y passait et j'ai appris à mon tour le métier (un métier "des gestes", un savoir-faire des gestes), que chacun devait connaître.A un moment donné de ma progression dans l'âge adulte, j'ai eu droit à une initiation par mes parents aux gestes.C'est-à-dire que, étant le dernier d'une famille de quatre enfants, un jour mes parents m'ont dit : "Tu dois réserver une journée pour qu'on te montre ce que tu dois faire dans cette maison quand vient la mort". Je le savais, mais là j'avais droit, en quelque sorte, à l'initiation complète.Pendant une demi-journée, ma maman m'a ouvert ce qu'elle appelait le "tiroir de la mort", un tiroir qui se trouvait dans une commode de notre maison paysanne - commode qui m'était interdite - elle a ouvert un tiroir et elle a sorti toute une série d'objets qu'on a dans une famille paysanne, catholique, de montagne: la nappe pour faire la table de deuil, avec le crucifix, les cierges, l'eau bénite, etc; et puis en sortant ces objets, elle m'a "balancé la totale" en quelque sorte, en disant:"Quand on va mourir, voilà ce que tu feras, pratiquement, concrètement.Comment tu t'occupes des corps, comment tu nous installes, tu nous habilles pour la veillée mortuaire, comment tu mets la maison en deuil après avoir fait la table mortuaire, et comment tu iras annoncer la mort afin qu'on sonne au clocher du village pour l'annoncer à la communauté."Et tous les autres gestes, c'est-à-dire avertir le menuisier pour faire le cercueil, le fossoyeur pour creuser la tombe, le curé pour l'office funèbre.Il y avait tout cela, et en même temps tous les autres éléments les plus concrets et dont l'essentiel était de préparer la veillée mortuaire où toute la communauté allait défiler, puis le troisième jour - parce que ça durait trois jours - assumer le cortège funèbre, la messe d'enterrement, l'inhumation au cimetière, et surtout le repas d'enterrement qui était capital chez nous.A ce sujet, durant l'après-midi de la même journée d'initiation, mon père m'a pris à la cave (qui est un élément important de notre identité d'éleveurs et de vignerons) en disant "Voilà comment tu prépareras le repas d'enterrement".Donc j'ai appris cela, qui était important, et donc je savais qu'à mon tour quand la mort de mes parents viendrait, il fallait que j'assume - ce que j'ai fait.Et au fond, cette idée du tiroir de la mort, c'est une idée que j'applique toujours maintenant, qui est à la base de mon travail autour des gestes et des rites.

Considérations sur la situation d'aujourd'hui & Naissance de la Société d'études thanatologiques

Cela veut dire ceci: pendant des années et des années, à cause des églises, des communautés paroissiales ou de voisinage, les familles, lorsqu'elles perdaient quelqu'un, savaient quoi faire parce qu'elles l'avaient appris par la tradition: les églises, ou le voisinage, ou les parents maintenaient la tradition.Et puis, avec l'urbanisation, cette tradition s'est perdue, et il s'est passé là un événement très important.A partir des années 50-60 en Suisse romande, on a commencé à faire partir le corps hors de la maison familiale, dans le centre funéraire, et les familles ont là perdu un savoir-faire mortuaire, si bien qu'elles l'ont confié entièrement aux entreprises funéraires.Et c'est comme cela qu'en 1982, des entreprises funéraires de Suisse romande nous ont contactés (des sociologues, des ethnologues, des anthropologues, des gens des sciences humaines, des philosophes, mais aussi des théologiens, des pasteurs, des prêtres, mais aussi des médecins, des infirmières - surtout de l'oncologie) pour dire "travaillez avec nous à un nouveau savoir-faire rituel des familles parce qu'elles le veulent mais elles ne savent plus rien".Et c'est comme cela que nous avons fondé, en 1982, la Société d'études thanatologiques de Suisse romande.On a beaucoup travaillé en ouvrant une rencontre annuelle (on était seuls à l'époque) autour des gestes concrets autour de la mort.En 1999, j'ai réalisé une exposition dans un musée dont j'avais la responsabilité: "La mort à vivre".En même temps, j'ai moi-même perdu ma femme, j'ai donc vu in vivo/dramatique comment ça se passe. La nécessité des gestes.Cette expérience m'a aidé à assurer moi-même, à mon tour, une transmission (ce que je suis en train de faire maintenant) au sujet des gestes et des rites.C'est une partie de ce qui me paraît important de transmettre.Dans cette transmission, il y a d'abord une mise en garde générale et précise autour des rites mortuaires.

Le retour des rites mortuaires

Nous vivons une période où les rites sont très à la mode.Je dirais que la mort a été à la mode, parce que tous ces éléments-là entrent dans des courants, dans des modes, dans des tendances etc; et la mort est revenue à la mode aux alentours des années 1990-2005/2010 et aujourd'hui on en parle beaucoup, en tout cas dans les milieux spécialisés.Il me semble que c'est un peu "passé de mode", la période des grands Croisés-héreaults annonciateurs qu'il fallait à nouveau dire la mort, parler de la mort; il me semble que ce travail nous l'avons fait.Et qu'aujourd'hui, la grande demande est autour des rites : d'une façon générale dans la société et du point de vue mortuaire.Il faut tous nous interroger énormément sur ce retour des rites.C'est un phénomène positif, mais qui peut avoir de gros aspects négatifs.Le retour des rites est un phénomène complexe, qui s'explique par des sociétés désemparées où les grandes religions traditionnelles se sont effondrées, où les grands systèmes traditionnels sont vaincus, et la demande des rites c'est un peu aujourd'hui la demande du sens.C'est-à-dire de permettre, de structurer les étapes de la vie, les grands moments de la vie, par des gestes significatifs.Quand on cherche qui est-ce qui est derrière ce retour des rites, il y a les églises qui ont compris qu'il fallait qu'elles retrouvent des gestes importants et l'église protestante, qui était très réservée au sujet des rites à peu près dans tous les secteurs de la liturgie protestante, a été une grande "réinventeuse" de rites.A la société de thanatologie, c'est surtout avec le monde protestant de Suisse romande, qui était très demandeur, que nous avons travaillé.Dans ce retour des rites, il y a les sectes : il y a un aspect rituel très développé parfois occulte, et parfois un aspect très manipulateur, autoritaire.Il y a toutes sortes de cérémonies très étranges, dangereuses parfois.Il y a une grosse demande autour des rites aujourd'hui, pour redéfinir ce qu'on appelle des "rites de passage": des séquences de la vie.Je dirais qu'il y a à peu près une demande pour tout: lorsqu'une institution meurt et qu'une autre naît.... On peut être appelé à proposer des rites dans le privé, dans le public, pour des éléments et des acteurs très différents.

L'évolution des rites mortuaires

Concernant la mort, on a assisté, depuis les années 1960 (je parle pour la Suisse romande) à trois étapes.Une étape où on répétait la tradition quand la mort survenait: on appelait le pasteur ou le prêtre et on passait par les églises (et on le continue encore dans beaucoup de régions, même parfois en ville).Cet espèce d'usage rituel, très traditionnel où on connaît les gestes pour ce qui est des églises et où on fait appel aux entreprises mortuaires pour le reste;Cela a perduré tant bien que mal.Un jour, deuxième étape, il y a eu une crise de cette espèce de traditionalisme rituel.On en dénonçait le théâtre, l'hypocrisie, on disait que ça ne servait à rien, qu'on ne voulait plus se livrer à des choses inutiles, que ça ne correspondait plus à rien; ça a répondu à un moment d'individualisation de la société.Et on a vu là toute une série d'essais pour essayer de supprimer les rites mortuaires, voire d'en faire le moins possible.Cette étape-là, qui gagne encore des régions aujourd'hui, (de supprimer toute une série de manifestations rituelles autour de la mort), cette étape a montré qu'elle ne satisfaisait pas les survivants,qu'il manquait quelque chose, que si le rite n'était pas présent, il pouvait manquer que les personnes n'arrivaient pas à accomplir le deuil, qu'elles étaient encombrées de leurs morts pendant longtemps.En même temps, il s'est formé autour de la mort des communautés passagères de familles, d'amis, de voisins, de proches, qui ont joué un rôle important et qui ont été des grands inventeurs de rites.Parmi eux, il faut signaler ici cette grande catastrophe qu'a été le Sida, qui est tombé en Occident des années 1980 jusqu'aux années 1996 des trithérapies.Cela n'est pas terminé, mais la grande période où il y avait beaucoup de morts c'est cette période; et la communauté sidéenne a été très inventive de rites, parce qu'elle n'en avait pas et donc elle en a créé beaucoup.Ces groupes, ces familles, ces amis, ces proches ont été de plus en plus des personnes qui ont dit "Mais nous, on veut à nouveau faire quelque chose quand vient la mort".Un grand rôle a été joué par les soins palliatifs, par toutes les institutions pour personnes âgées, par les institutions de soins palliatifs et surtout de pédiatrie: il s'est fait beaucoup de choses autour de la mort des enfants.Je suis, avec tant d'autres, l'héritier de cela.

Face à quoi se trouve-t-on aujourd'hui?

Face à quoi se trouve-t-on aujourd'hui?On se trouve face à des croyants ou adhérents traditionnels des églises, qui passent par les églises mais en disant "moi je veux demander au pasteur/prêtre un rôle actif".On s'aperçoit donc que les églises ont compris qu'il y avait une pastorale mortuaire nouvelle.Il y a encore trop de prêtres et de pasteurs qui font ça mécaniquement, mais il y a cette pastorale nouvelle, très inventive, où on permet aux familles et aux proches d'avoir un rôle actif.On constate qu'il y a beaucoup de personnes aujourd'hui qui viennent vous dire "Moi je ne participe à aucune église, je n'ai aucune croyance, je suis agnostique; mais quand mes parents vont mourir - ce qui va se passer bientôt - je veux faire quelque chose".A cause de cette exposition "La mort à vivre", à cause de la Société de tanathologie, je suis parfois appelé, y compris pour faire ces cérémonies mortuaires laïques, qui augmentent en nombre.Je les refuse quand je peux, mais j'en assume quelques-unes.On se trouve aujourd'hui devant des personnes qui vous disent "On ne sait rien, mais on veut faire".

Proposition d'une méthodologie

Et comment fait-on donc?D'abord, je constate que quand on peut être appelé dans des familles qui disent "on vient de perdre notre mère, notre frère, notre fils et donnez-nous un coup de main, parce qu'on ne veut pas aller au temple ni à l'église, mais on veut faire". Et donc, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là?D'abord, il faut constater qu'on ne se trouve pas devant le vide (je l'ai constaté très souvent), mais devant ce qu'on pourrait appeler le trop-plein de gestes.Les proches, les familles, les amis font plein de choses, et on est parfois presque effrayés de ce qu'elles veulent faire.Cela veut dire qu'il y a aujourd'hui un "bricolage rituel" gigantesque.On peut assister à des cérémonies où on est en train de projeter des vidéos du mort pendant qu'il était vivant, où on assiste à toutes sortes de concerts d'amis, de manifestations - étranges parfois - mais très riches. Il faut qu'on comprenne cette nouvelle demande, aussi "bordélique" soit-elle, cette nécessité du geste.A partir de là, en ce qui me concerne et avec d'autres, je me suis dit qu'il faut mettre au point une méthodologie.On ne peut plus proposer à ces familles un retour pur et simple à la tradition (comme certains aiment) en disant "vous n'avez qu'à reprendre...". C'est autoritaire, et beaucoup disent "Je n'ai plus rien à faire avec les églises, je ne veux pas passer par là".Ma méthodologie consiste en ceci: d'abord dire au famille "Mais réfléchissez bien, est-ce que vous ne voulez quand même pas avoir recours au pasteur, à l'église, au temple ?". Parce que la tradition peut être bien dans ces moments-là, donc je le dis toujours.Et les gens réfléchissent. Et si ils disent non, alors je travaille avec ces familles dans le sens suivant:Un exemple: "On vient de perdre notre père, et on veut faire des choses".Je les invite alors à dire tout ce qui leur est passé par la tête et en général, elles ont beaucoup parlé entre elles et elles ont élaboré quelque chose d'immense, encore une fois on se trouve souvent devant le trop plein."Notre papa aimait Mozart, alors on va mettre Mozart, et il aimait les choeurs de la Gruyère alors on va mettre aussi les choeurs de la Gruyère, et il aimait l'opéra alors on va mettre un opéra, on veut un poème de son petit-fils ou une chanson de sa petite-fille, et l'épouse dit qu'elle aussi voudrait parler, et puis pourquoi on ne projetterait pas des photos, et une vidéo..."Première étape pour moi: que tout cela sorte, que tout cet imaginaire rituel, aussi chaotique et désordonné puisse-t-il être, puisse s'exprimer.A partir de là, il s'agit de commencer à donner un coup de main aux familles - c'est en tout cas le travail que je me donne quand on me le demande - pour mettre de l'ordre.Essayer de resserrer, et en même de temps de faire part de mon côté à ce que les cultures traditionnelles nous ont transmis comme gestes; on n'est pas en train de réinventer la roue!Il faut qu'on ait une culture mortuaire, qu'on ait un sens de ce que ça veut dire symboliquement la mort comme départ en voyage, comme le fait de quitter quelqu'un, de dire l'adieu de la cérémonie de l’adieu, il faut qu’on creuse dans les grands symboles : pourquoi on met de la lumière, pourquoi il y a de la tombe, pourquoi il a de l’incinération ou de l’inhumation, qu’on interroge ça, pourquoi on fait participer la communauté.Il y a une négociation entre les familles et moi, pour qu'on arrive à structurer une cérémonie, d'amener les proches/les familles à dire d'abord il vous faut un maître de cérémonie.Anciennement, c'était le pasteur ou le curé. Maintenant cela peut aussi être le croquemort, mais ça peut aussi être quelqu'un d'autre. C'est important qu'il y ait un maître de cérémonie qui a l'autorité dans la cérémonie.A partir de là, structurer cette cérémonie en tenant compte des gestes qu'ils veulent faire, mais aussi des gestes symboliques fondamentaux que je peux amener.Chaque fois, j'essaie de dire aux personnes:"Une cérémonie mortuaire, ça doit dire à un mort et à la communauté quelques éléments fondamentaux difficiles."D'abord, qu'on prend acte de la mort, qu'on lui dit "Oui, tu es mort, je prends acte". C'est tellement difficile.Deuxièmement, c'est de lui dire qu'on va le pleurer, que ça nous cause du chagrin.Troisièmement, qu'on va s'en souvenir mais, dernier élément, qu'on le laisse partir et qu'il n'appartient plus dorénavant à la communauté des vivants.Et c'est très dur de dire ça mais si on me demande (quand on me demande à moi) de diriger la cérémonie, il y a un moment où je le dis à la communauté présente, ces quatre messages que je viens de vous dire.A partir de là, il s'agit que les proches, la famille, les amis trouvent un accomplissement; un début et une fin.Alors l'expérience avec des personnes qui m'ont demandé un coup de main ou qui m'ont demandé d'assumer la cérémonie, m'a fait faire un pas de plus.Je me suis dit, ce que je dis aux personnes, je reprend l'idée du "tiroir" de ma maman.Je dis aux personnes "C'est bien, dans votre vie, si vous avez un tiroir mortuaire comme moi je l'ai eu".Que vous y pensiez de temps en temps, que vous puissiez en parler en famille, et qu'il vous aide quand la mort arrive parce que la mort crée de telles ruptures que ça peut vous aider à structurer.Mais bien sûr, ce tiroir d'aujourd'hui ne peut plus être le tiroir prédéfini que m'a donné ma maman ou mon papa; les gens doivent se le confectionner, se le bricoler eux-mêmes.Pour faire cela, j'ai confectionné en travaillant avec les entreprises mortuaires et avec les personnes, une liste de trente à cinquante questions (que nous pourrions mettre en message ici) qui est "voilà ce qu'il faudrait mettre dans le tiroir": des questions pratiques et rituelles.Ces questions sont, en gros, les suivantes:"Est-ce qu'on peut se préparer à la mort d'un proche?", "Quand la mort arrive, quelles sont les premières démarches à faire?", "Combien de temps prend-on?""Combien de temps vous laisse votre employeur?", "Comment on annonce la mort, aux amis, aux proches, au public?""Comment on choisit une entreprise mortuaire, qui va choisir le cercueil?", "Quels sont les habits qu'on va mettre au mort, est-ce qu'on va participer à la toilette mortuaire?", "Est-ce qu'on voudra qu'il y ait une veillée mortuaire à la maison ou au centre funéraire?", "Est-ce qu'on laissera le cercueil ouvert ou fermé, qu'est-ce qu'on dira au corps mort?""Est-ce qu'on mettra des choses dans le cercueil avant de le fermer?", "Est-ce qu'on veut une cérémonie religieuse ou non?", "Si on la veut pas, comment fait-on?", "Est-ce qu'on veut des fleurs?""Est-ce qu'on décide pour l'incinération ou l'inhumation?", "Est-ce qu'on veut un repas d'enterrement?""Qu'est-ce qu'on fait quand on revient à la maison?", "Et comment on entre dans le processus de deuil?". Ce sont des questions très pratiques et rituelles.On me les demande souvent, parce qu'on dit "Voilà, la mort va arriver, on ne sait plus rien faire". Et j'aide des personnes avec ces questions qui sont toutes nées de l'expérience.Aujourd'hui, je suis en train de franchir un pas de plus. Chacun, c'est le principe méthodologique, peut être inventif et créatif, mais il ne peut plus faire n'importe quoi.C'est une façon de nous donner un guide dans une période où il n'y a plus le cadre général que donnaient autrefois les églises ou les communautés proches.J'ai ajouté aujourd'hui quelques nouveaux éléments: dans toutes les sociétés traditionnelles (qui sont mes inspiratrices) il y avait des cérémonies à sept jours, à trente jours, ou plus. Aujourd'hui j'ai commencé à innover avec ce qu'on peut appeler le "Café du souvenir", le "Café mortel du souvenir"; je l'ai fait.Je trouve qu'il y a une exploration extrêmement riche de l'effet des familles qui après cent jours, ont à nouveau réuni leurs proches pour parler du mort. C'est une façon, une deuxième fois de le laisser partir. C'est très long le processus de deuil, et de laisser partir quelqu'un.Cela est la cérémonie pour les trois jours. Mais il y en a pour ce qu'on fait avec l'urne, etc. Chaque fois le principe est le même: que les familles puissent s'exprimer le plus possible, et ensuite moi j'amène des éléments symboliques de la tradition.Exemple: Quelqu'un qui dit "Notre père s'est suicidé il y a trente ans, il nous a interdit toute cérémonie, mais on ne s'en remet pas".Alors j'ai travaillé avec cette famille, qui n'a aucune culture religieuse, pour qu'ils fassent des éléments rituels (ils l'ont fait, une forme de procession), et ils ont pu dire une année après "On a pu laisser partir notre père".

Une définition du rite

Ce que je viens de vous dire m'a obligé à donner une définition stricte du rite.Le rite, en anthropologie, en ethnologie, est si complexe. J'ai essayé d'en faire une définition simple mais où tous les éléments, me semble-t-il, se retrouvent.Le rite, c'est une cérémonie, ça se voit, ça prend de l'ampleur. Deuxièmement, cette cérémonie correspond à une mise en scène: il y a un lien entre le rite et le théâtre. C'est du théâtre qu'on fait, et probablement les deux ont la même origine historique.Cette cérémonie et ce théâtre est fait de gestes, de paroles et d'actions. Ce que fait le prêtre/le pasteur, ce qu'il faut faire si on le fait soi-même.Quatrième élément: cette cérémonie, mise en scène de gestes et paroles, est toujours faite pour une communauté. Il n'y a pas de rite pour soi tout seul. Même si on le fait seul dans son coin, c'est toujours la communauté qui est avec soi.Quand on a dit ces éléments, on passe aux éléments plus fondamentaux: pourquoi fait-on tout cela? Pour suspendre le temps: on arrête le temps.Quand vous fêtez l'anniversaire de quelqu'un, vous arrêtez le temps. On arrête le temps.Moi je conseille à tout le monde de prendre trois jours pour un mort. Et plus après, pour le deuil. On arrête le temps.On arrête le temps, et pour faire quoi? Et ça c'est le fond du rite: pour permettre ce qui est au coeur de la condition humaine, c'est-à-dire la métamorphose, c'est-à-dire le changement, le passage d'un état à un autre.C'est pour cette raison que les deux plus grands rites de l'humanité sont à la fois la naissance (du non-être à l'être) et la mort (de l'être au non-être), quel que soit le sens que vous donnez à ces mots.Le rite, en anthropologie on pense qu'il a une sorte de pouvoir "magique", il permet le passage, il permet la transition, la métamorphose.On le sent très bien dans l'accomplissement du deuil, lorsque cela se passe.

Conclusion

Aujourd'hui, je travaille avec des groupes professionnels en soins palliatifs et à l'accompagnement de personnes âgées; et là je viens de faire le même travail avec un groupe professionnel dans des institutions.En observant ce qu'ils font quand vient la mort et quand vient la fin, comment ça se passe avec la mort qui arrive, j'ai analysé ces gestes et j'ai reformulé les questions qu'ils se posent et aujourd'hui, je suis revenu avec trente à cinquante questions pour qu'ils "bricolent" leur tiroir.Pour qu'à la fois les personnes puissent trouver leur créativité rituelle, les équipes de soin, et l'institution. Mais qu'on ne fasse pas n'importe quoi.Ma conclusion est celle-ci: le grand danger du "n'importe quoi rituel", ce n'est pas qu'il puisse scandaliser ou choquer, c'est qu'il n'atteigne pas son but.Le but du rite mortuaire est (d'abord pour nous les vivants) de permettre à un mort de partir, de nous quitter, de faire face à ce scandale qu'est la séparation.Donc, il est de structurer ce moment, de lui donner des gestes pour que l'adieu s'accomplisse, pour que le "départ en voyage" qui est la métaphore la plus fondamentale de la mort, puisse se faire.Le grand danger qu'on a en Occident aujourd'hui, c'est que les morts restent crochés aux vivants.C'est-à-dire que dans cet accident diagnostique, je reste frappé du nombre de personnes qui disent "Moi je ne veux pas faire le deuil, je suis bien, il est mort".Du nombre de personnes, comme je viens de l'entendre dans un de mes cafés mortels, quelqu'un qui dit "J'ai perdu mon papa à l'âge de deux-trois mois, ça fait cinquante-trois ans, je ne m'en remets pas".Il y a donc une sorte de présence encombrante des morts et leurs rites. L'humanité a pris tellement de temps pour ça.C'est un élément: que l'adieu s'accomplisse, qu'on laisse les morts partir, pour que le sens de la mort (pour nous les vivants) s'accomplisse: que nous on revienne à l'être et à la vie.Dernier élément: je travaille beaucoup avec les familles pour qu'elles parlent de leur vivant avec leurs enfants de ce qu'elles veulent.Qu'on laisse, en définitive, aux vivants faire ce qu'ils entendent, mais qu'il y ait une entente entre les vivants et ceux qui vont partir.Ce travail rituel accompagne les deux autres démarches: parler et donner du sens.Mais les deux se tiennent. Les trois éléments se tiennent et il faut les tenir en sens.Une toute dernière chose: dans le "n'importe quoi rituel" d'aujourd'hui, il y a l'énorme danger d'un subjectivisme porté au-delà de ce qu'on peut, et dans ce subjectivisme, les gens se croient enfermés tout seuls dans leur douleur personnelle et dès qu'ils commencent à rencontrer les autres et à parler, ils s'aperçoivent qu'ils ne sont pas tout seuls.Mes cafés mortels servent à la fois à parler, et en même temps c'est un geste rituel, je le sens aujourd'hui: le fait pour quelqu'un de venir dans un bistrot et de dire "Pour la première fois je vais dire quelque chose sur la mort", je sais sans que j'aie besoin de le formuler, que c'est un geste rituel qui permet de laisser partir le mort.Voilà, entre les traditions religieuses et le rien du tout, l'essai de permettre ce qui m'apparaît être une richesse en train de se former sous nos yeux aujourd'hui, un laboratoire rituel complètement inédit et nouveau, où je pense que les théologiens et les gens de la pastorale pourraient trouver des sources d'inspiration extraordinairement riches.