L'enfant et les rituels autour de la mort

Christine Fawer Caputo — 15.03.2013

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Dans cet exposé, je vais vous parler de l'enfant et les rituels autour de la mort.

Introduction: l'enfant et la mort, quelques généralités

L’enfant et la mort sont deux termes qui, de prime abord, paraissent antinomiques. On répugne à les accoler ensemble, car l’enfant représente la vie, l’avenir, tandis que la mort symbolise la fin, l’anéantissement.La peur que certains adultes peuvent ressentir face à la mort, voire son rejet, les pousse souvent à occulter toute discussion sur ce sujet, dans le but de protéger les enfants.Mais de nombreuses études démontrent que ces derniers ont envie et besoin d’y réfléchir, car, tôt ou tard, ils se confrontent tous à cette réalité. Cette confrontation, qu’elle ait lieu dans leur vécu ou dans le questionnement seul, fait partie de leur processus de maturation. Il est donc important que les parents, mais aussi tous ceux qui sont en relation avec les enfants, comme les éducateurs ou les enseignants, connaissent suffisamment ces questionnements diversifiés, riches et complexes, pour rester des interlocuteurs de confiance dans les nombreuses et différentes situations où ils s’expriment. Que ce soit pour aider les enfants à y réfléchir ou à traverser des moments parfois difficiles.La mort, de nos jours, occupe une place plus restreinte que dans les sociétés traditionnelles.Jusqu’au début du XXe siècle, l’enfant vivait fréquemment au sein de familles élargies dans des contextes le plus souvent ruraux, ce qui lui permettait d’assister et de prendre part à toutes les manifestations du cycle de vie, puisque les naissances et les décès survenaient à la maison. (Castro, 2000)On mourait chez soi, entouré par sa famille qui veillait ensuite le corps de longues heures durant. (Aries, 1975)Puis tout le village participait à l’enterrement, à la suite duquel on mangeait, on riait et on pleurait ensemble, à la fois pour célébrer le mort, mais aussi pour démontrer que la vie continuait pour les autres. (Aries, 1975)Tandis qu’à l’heure actuelle, dans nos sociétés industrialisées, les enfants sont plus rarement confrontés aux différents aspects du cycle de vie, car les familles sont souvent éclatées, ou n’entretiennent plus de liens étroits avec les autres membres. Par conséquent, la mort, comme la naissance, sont déplacées du cadre familial vers un contexte institutionnalisé.L’hôpital a pour ainsi dire confisqué la mort, et dépossédé les familles de sa gestion. C’est pourquoi, il arrive fréquemment, lors d’un décès, que les parents éloignent les enfants et ne les laissent pas participer aux rituels funéraires, dans le souci de les « préserver». Voilà qui explique pourquoi certains enfants arrivent à l’âge adulte sans n’avoir jamais vu un mort, sauf à la télévision: informations, séries, émissions, films, la mort est pourtant partout dans leur environnement familier. (Castro, 2000)Mais c’est une mort en images, une mort sans réelle consistance, sans vraie réalité. Pourtant, dès son plus jeune âge, l’enfant s’interroge sur le monde qui l’entoure et tente de le comprendre. C’est tout naturellement qu’il se tourne alors vers son entourage affectif pour obtenir des réponses à ses diverses interrogations souvent existentielles. Vers trois-quatre ans apparaissent d’ailleurs les incessants « pourquoi ? » que tous les parents connaissent… Le sujet de la mort y apparaît souvent très tôt, et c’est à la famille, en premier lieu, puis aux enseignants, que revient la tâche délicate d’y répondre. Si l’adulte, inconsciemment, projette ses propres angoisses et ses concepts de la mort sur l’enfant, il y a de fortes chances que ce dernier, par mimétisme, se les approprie.

La compréhension du concept de mort chez l'enfant en fonction de son âge

De manière générale, il est tout de même difficile de se faire une idée précise de ce que les enfants pensent de la mort, car pour les adultes déjà, c’est une réalité complexe et difficile à concevoir.Néanmoins, on sait, par les différentes études menées, que les enfants en ont des conceptions différentes selon leur degré de maturité. Diverses autres variables peuvent également influencer ces représentations: comme les expériences de deuil, par exemple si un enfant a perdu un proche comme un de ses parents, mais également l’environnement social, culturel, religieux, dans lequel il évolue, et le vécu de la famille. Si on identifie différents paliers concernant des tranches d’âge distinctes, il serait inexact de dire que tous les enfants progressent de la même manière, puisque les variables que nous avons évoquées peuvent accélérer le passage d’un stade à l’autre. Toutefois, pour des raisons de simplicité, je présenterai chacun de ces stades en lui associant une catégorie d’âge approximative et qui fait consensus chez la plupart des auteurs.

Entre sa naissance et deux ans

Entre sa naissance et deux ans, l’enfant n’a pas de représentation, ni de compréhension du concept de la mort; mais il éprouvera des angoisses intenses liées à la séparation de ceux qui le protègent, et réagira très fortement à des pertes telles que l’alimentation et le confort qui sont pour lui des satisfactions de base.Il peut également ressentir la détresse de son entourage lors de la mort d’un proche, et manifester ses émotions, par des pleurs, des troubles du sommeil ou de l’alimentation. Il est primordial, dans cette période, de conserver chez l’enfant, un sentiment de continuité et de sécurité, en faisant en sorte que ce soit toujours les mêmes personnes qui s’occupent de lui, à des moments précis et réguliers dans la journée. Surtout si c’est la maman qui est décédée.

Entre deux et cinq ans

Ensuite, entre 2 et 5 ans, l’enfant construit peu à peu la notion du Moi et de l’autre, et il comprend progressivement l’alternance entre présence et absence. Mais, il peut se montrer encore très anxieux face à la séparation, par peur de l’abandon. Toutefois, à cet âge-là, les enfants ne considèrent pas la mort comme définitive, car leur temps est cyclique et ils ne comprennent pas la signification de mots comme « il est mort pour toujours » ou « pour l’éternité ». Pour eux, on peut être mort aujourd’hui et revenir demain.La mort est donc vue comme un état temporaire et réversible.Certains enfants pensent aussi que le défunt, toujours doué de conscience, continue à vivre dans la tombe (bien que sa mobilité soit restreinte !) et se demandent d’ailleurs pourquoi il n’est pas enterré verticalement.Des explications abstraites au sujet de la mort ne peuvent pas non plus être intégrées à cet âge, car l’enfant pense de manière très concrète. Si on lui présente la disparition d’une personne proche comme un long sommeil, la mort de sa maman comme un départ de voyage, ou celle du grand-père comme une présence dans les étoiles, il y a de fortes chances pour qu’il le comprenne au premier degré et qu’il attende ainsi du Père Noël qu’il ramène avec lui le grand-papa.Il peut également développer un sentiment de colère et de ressentiment, en se demandant pourquoi la maman est partie pour un long voyage sans le prendre avec elle. Ce qui peut induire l’illusion qu’elle va revenir ou un sentiment d’abandon, voire de culpabilité, car il va se demander si sa maman est partie parce qu’il a fait quelque chose de mal.Ses premières conceptions de la mort sont donc liées à sa vision magique du monde et à un sentiment de toute-puissance, qui peuvent l’amener à se sentir responsable du décès, puisqu’il peut s’imaginer tuer quelqu’un par son désir ou son attitude. Toutefois, à cet âge, il peut aussi sembler peu affecté lors de la mort d’un proche, ou passer facilement du rire aux larmes, ce qui semble être un mécanisme de survie lors d’un grand deuil.

Entre cinq et neuf ans

Entre cinq et neuf ans, l’enfant commence à appréhender le monde d’un point de vue extérieur. Son langage se développe et devient un moyen de communication, ses relations sociales se diversifient et il s’intéresse à l’expérience des autres. La pensée intuitive se modifie au profit des capacités classificatoires et de la logique. Mais elle est encore empreinte d’éléments magiques et animistes. À cet âge, commence à s’installer l’idée que la mort est irréversible et qu’elle est un phénomène universel et inévitable. Toutefois, jusqu’à sept ans en tout cas, il ne peut envisager la mort comme une possibilité le concernant. La mort est souvent personnifiée car elle fait peur. Et comme elle est laide, l’enfant la définit souvent sous les traits d’un fantôme, d’une sorcière, ou d’un monstre, ce qui l’entraîne à imaginer qu’il peut y échapper en l’enfermant ou en s’enfuyant. Néanmoins, il comprend que la mort implique la séparation d’avec un être cher, et qu’elle se reconnaît à divers éléments comme l’immobilité, l’insensibilité et l’irréversibilité. Il peut également énumérer diverses causes de mort : accidents, maladies, meurtres ou vieillesse. Il s’intéresse aussi au devenir des corps, aux rites funéraires et aux cimetières, et peut parfois manifester une certaine crainte.Sur le plan émotionnel, il est maintenant capable d’exprimer son ressenti et d’éprouver des sentiments d’empathie, s’il est dans un environnement où il y a de la place pour l’expression des affects.Il va souvent calquer son attitude sur celle des adultes de son entourage.Ainsi, s’il est dans un environnement de non-dit, de non-expression des sentiments, il aura, lui aussi, un comportement de silence et de déni. Il peut également réagir par des conduites problématiques, telles que phobies scolaires, difficultés de concentration, ou menus larcins, pour exprimer sa tristesse, son anxiété, sa colère, son désir de retrouver l’être cher.

Entre neuf et douze ans

Entre neuf et douze ans, l’enfant commence à penser la mort de façon abstraite. Sa pensée est logique et il reconnaît la réalité. Il est capable d’opérer des conceptualisations, d’élaborer et vérifier des hypothèses. La mort acquiert enfin son caractère permanent, universel et personnel.L’enfant se la représente en termes biologiques et il réalise qu’elle est l’étape finale de la vie et donc que lui aussi est mortel. Il devient aussi plus conscient de ses craintes, et perçoit la mort comme un phénomène effrayant mais également fascinant. Il a souvent une attirance pour le macabre et se passionne pour les films d’horreurs, de fantômes ou de vampires. Il est aussi intrigué par ce qui se passe dans le corps, et n’hésite pas à disséquer des animaux morts, afin de voir les modifications à l’intérieur du corps de l’animal. Il s’intéresse également au devenir des cadavres, et à ce qui se passe dans l’au-delà en pensant que bons et méchants doivent aller au paradis.À l’occasion d’un deuil, on remarque qu’il y a une différence d’expression émotionnelle selon le sexe, différence qui s’accentue au cours du développement, pour devenir très marquée à l’adolescence. Les filles, plus que les garçons, extériorisent leur expérience émotionnelle. Elles pleurent plus fréquemment et manifestent plus d’anxiété ou de nervosité que les garçons. Elles évoquent plus volontiers l’événement tragique en famille ou avec leurs amies. De leur côté, les garçons, plus fréquemment que les filles, évitent de penser aux circonstances ayant provoqué la mort. Parfois les réactions émotionnelles peuvent être postposées : discrètes lors d’un deuil important comme la perte d’un parent, elles peuvent paraître excessives, lors d’un deuil suivant, d’apparence mineur, comme le décès d’un animal familier.

Les trois fonctions des rites funéraires

Avant d’énumérer les rituels pertinents à mettre en place lors d’un deuil chez l’enfant, il convient d’appréhender l’importance et le rôle des rites funéraires dans notre société occidentale. De tout temps, et encore dans notre société contemporaine, on identifie trois fonctions essentielles : En premier lieu, il s’agit de régler le devenir du défunt en organisant la conduite des vivants dans l’accompagnement de la personne décédée. En effet, rendre hommage collectivement au corps et à l’âme du défunt par des pratiques et cérémonies rituelles permet aux endeuillés d’accepter progressivement la réalité, et permet également la resocialisation du mort en reconstituant des groupes fermés afin d’éviter toute évasion de l’un vers l’autre.La deuxième fonction des rites funéraires est le soutien aux endeuillés, car les rituels permettent d’exprimer et de partager des émotions, des sentiments, ce qui est propice à la création de liens.Ils favorisent l’échange de souvenirs autour du défunt lors du thé, ou du repas qui suit souvent la cérémonie. Ils augmentent aussi la solidarité des participants et permettent aux survivants d’exprimer leurs besoins, de demander de l’attention ou de l’aide. Ils contribuent ainsi à la prise de conscience et à l’installation du processus de deuil.Troisièmement, les rites facilitent le retour de l’ordre social après le chaos de la mort, en ressoudant la collectivité. Ils favorisent les changements de statut introduits par la redistribution des rôles et permettent de reconstruire de nouvelles interactions familiales.

Le processus de deuil

Quand une personne, ou un enfant en l’occurrence, perd quelqu’un de proche, s’installe alors un processus appelé « travail de deuil » et qui comporte diverses étapes :Si la mort est subite, imprévue, un état de choc est généralement la réaction initiale et universelle. Certains enfants peuvent se sentir tellement assommés par la nouvelle qu’ils sont incapables d’extérioriser leur émotion.La réaction physique du choc est immédiatement suivie, sur le plan psychologique, d’un processus de déni, qui protège l’endeuillé d’un envahissement émotionnel trop intense, qui pourrait lui être fatal, et se manifeste souvent par la négation de la réalité de la mort.L’acceptation graduelle de cette réalité va ensuite faire place à la colère, émotion pas toujours présente chez les adultes, mais souvent chez les enfants.Elle va induire un sentiment d’abandon, de manque et de solitude, et s’exprimer à travers des peurs, des sentiments de frustration, de la tristesse ou des critiques. Certains jeunes enfants manifestent parfois ouvertement leur colère en tapant sur des objets ou sur leurs jouets. Ce sentiment de colère peut être dirigé contre Dieu ou la mort elle-même, en tant que représentation personnifiée, pour avoir enlevé l’être cher, ou contre les adultes qui pourraient exclure l’enfant de leur chagrin, ou encore contre la personne défunte pour les avoir abandonnés.S’ensuit une période plus ou moins longue appelée communément dépression (mais qui n’a rien à voir avec la maladie psychique). C’est une réaction émotionnelle intense et profonde de tristesse et d’impuissance. Elle peut s’exprimer aussi à travers un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la personne décédée, par des reproches adressés à soi-même, ou des regrets.L’enfant n’arrive pas à concevoir l’avenir sans la présence de la personne aimée et disparue, se reprochant souvent de ne pas lui avoir démontré plus son attachement. Si le tout-petit n’éprouve pas longtemps de la tristesse, l’enfant plus grand peut se renfermer sur lui-même et s’isoler.Il continue à vivre avec son parent mort en imagination : il le voit, l’entend, lui parle, joue avec lui. C’est pourquoi, il est important pour l’enfant en deuil de recevoir un objet personnel et familier du disparu, objet qui aura une fonction transitionnelle et qui lui permettra de surmonter la perte. Durant cette période, il joue également, plus que les autres enfants, à «la mort», car cela lui donne l’illusion d’une certaine maîtrise de la situation.Pendant cette période, les adultes peuvent observer un certain nombre de symptômes. D’abord de l’anxiété, car l’enfant a surtout peur de perdre le parent restant ou le substitut parental. Il peut donc réagir vivement à toute forme de séparation. Des enfants plus âgés expriment parfois des préoccupations liées aux aspects matériels et financiers que peut entraîner un décès, et ils ont parfois peur de leur propre mort. L’enfant peut également manifester une certaine agressivité vis-à-vis de ses camarades ou des autres membres de la famille qu’il juge inaptes à comprendre ce qu’il vit. Il peut également éprouver des difficultés d’endormissement ou des réveils nocturnes, ce qui l’amène parfois à refuser de dormir seul, ou alors avec une lumière allumée. Il peut également se plaindre de maux de tête, de ventre, de douleurs musculaires, ces plaintes visant surtout à attirer l’attention de l’adulte pour être rassuré et consolé.Il peut aussi manifester certains troubles du comportement en transgressant des règles habituelles de vie dans la maison, afin de détourner l’adulte de son chagrin ou pour signaler sa propre souffrance. Quant au niveau scolaire, les résultats peuvent s’en trouver affectés, le plus souvent par l’apparition de difficultés d’attention et de concentration.Mais peu à peu, l’enfant va intérioriser la personne disparue ce qui va lui permettre de faire des investissements affectifs nouveaux.On identifie la fin du deuil quand l’enfant manifeste des désirs de renouveau. Toutefois, si aucun deuil n’arrive jamais vraiment à sa fin, ceux de l’enfance sont particuliers et méritent d’être repris plus tard par un travail d’élaboration.Le premier deuil que l’enfant rencontre dans sa vie, c’est souvent la disparition de son animal de compagnie : le chat, le chien, le hamster ou le poisson rouge auquel il peut parfois être très attaché et dont la perte est vécue douloureusement. Dans l’entourage de l’enfant, on pense souvent que c’est le décès d’un grand-parent qui est la première confrontation de l’enfant à la mort d’un proche. Or, il s’agit bien plus souvent d’un arrière-grand-parent, grâce à la qualité des soins médicaux et l’augmentation de la longévité de vie. Toutefois, les liens relationnels avec cette génération sont habituellement moins riches et importants, et leur décès n’affecte généralement pas ou peu l’enfant, sauf exception.Il n’en va pas de même pour les grands-parents. Les générations actuelles sont souvent encore dynamiques, en bonne santé et disponibles, ce qui leur permet de construire un lien durable et fort, car ils sont fréquemment amenés à s’occuper des petits-enfants que ce soit occasionnellement, pour le plaisir, ou plus régulièrement en fonction du besoin de garde des familles.S’il fallait hiérarchiser les deuils, les plus douloureux pour l’enfant sont bien sûr ceux qui concernent un parent, père ou mère, mais aussi la fratrie. Viennent ensuite, la famille élargie avec les oncles, tantes, cousins, puis l’entourage proche de l’enfant, comme les amis, les voisins ou les connaissances. Pour les enfants scolarisés, le décès d’un camarade d’école ou d’une enseignante peut se révéler aussi particulièrement douloureux.

La perte d'un animal de compagnie

Mais arrêtons-nous quelques instants sur la perte de l’animal familier qui constitue souvent le premier deuil pour l’enfant. Cet événement lui fait soudain percevoir les limites de son sentiment de toute-puissance et induit parfois un sentiment de culpabilité de ne pas avoir pu «sauver» son animal. Il est primordial pour les parents de ne pas écarter le problème en disant à l’enfant que « le chien ou le chat s’est enfui » car il peut espérer son retour ou se sentir abandonné. D’où l’importance d’expliquer clairement la situation en lui précisant de quoi est mort son animal: de maladie, de vieillesse, d’accident, ou d’euthanasie. Faut-il lui permettre de voir le corps? Cela aide parfois l’enfant à mieux réaliser la disparition définitive, mais il ne faut pas non plus le lui imposer.Il s’agit surtout de lui donner le droit d’avoir de la peine en ne remplaçant pas immédiatement l’animal, voire de la colère face à cette perte. Si l’adulte montre aussi sa tristesse, l’enfant se sentira d’autant plus autorisé à exprimer ses affects. Pour symboliser la perte et lancer le travail de deuil, on peut organiser avec lui un rite d’adieu, en enterrant l’animal s’il pèse moins de dix kilos. On peut également inventer un rituel simple en déposant, sur la tombe, une photo, une bougie, ou en faisant une courte prière. C’est surtout l’occasion pour les parents de parler de la mort avec l’enfant, en particulier des liens d’attachement et du deuil lié à chaque perte.

Accompagner l'enfant en deuil

Mais l’enfant peut subir des pertes bien plus cruelles que celle d’un animal, comme la disparition d’un de ses parents. Comment alors l’accompagner et le soutenir dans cette épreuve ? Il s’agit d’être attentif à l’enfant déjà dans le prédeuil qui se définit par la période où l’on apprend la maladie grave d’une personne aimée (avec un diagnostic fatal) jusqu’au décès de cette personne.C’est une mise en route du deuil, puisqu’on se familiarise avec les pensées de sa mort, de la séparation et du chagrin que cela va engendrer. C’est donc une manière d’absorber graduellement la perte à venir. C’est un laps de temps important pour l’enfant qui apprend la maladie (comme un cancer en phase terminale) d’un parent ou d’un membre de la fratrie, ou pour la classe si un des camarades est gravement malade, car il permet de se préparer à ce qui va se produire.

… à la maison

Pour l’enfant qui va perdre un parent, il est primordial qu’il puisse lui rendre visite à l’hôpital ou « l’aider » à se soigner s’il est à la maison, voire le distraire en lui faisant des dessins. D’ailleurs, durant cette période, les petites filles passent souvent beaucoup de temps à soigner leur poupée préférée, car l’enfant va fréquemment exprimer ses angoisses par le jeu.A l’école aussi, il a besoin de sentir son enseignant réceptif à ses émotions et à ses questions, même si ce dernier n’a pas les réponses. Il a besoin d’être déculpabilisé (« tu n’es pas responsable de la maladie de ta maman »), et rassuré sur le fait que tout le monde prend bien soin de son parent malade, et fait le maximum. Rassuré aussi sur la gestion du quotidien. Du style : qui va venir te chercher, qui va s’occuper de toi, qui va t’amener à ton activité extra-scolaire, etc.Quand la fin approche, c’est important de permettre à l’enfant d’être présent auprès du malade et même de saluer le défunt, s’il le désire, y compris dans la chambre funéraire, tout en prenant le temps de lui expliquer auparavant ce qu’il va y trouver : la personne sera froide, ne répondra pas, ne bougera pas, etc.Puis le laisser participer aux funérailles et aux rites de deuil avec le reste de la famille et surtout ne pas l’en écarter, car la disparition risque de ne pas être intériorisée. Bien entendu, il s’agit de prévoir une personne proche de l’enfant, mais moins affectée par le décès, qui pourra répondre à ses questions, ou sortir avec lui si besoin. Dans ce genre d’événement, parler de la mort à l’enfant est plus que nécessaire. Une parole juste, simple, adaptée à sa capacité de compréhension et à sa maturité affective, car cet événement fait partie de son histoire. En isolant l’enfant, en lui mentant ou en l’éloignant des rituels funéraires, plus que de le préserver, on risque d’attiser sa curiosité, de renforcer sa propension à la dramatisation et à la peur, de lui donner le sentiment d’être rejeté au moment où il a le plus besoin de se sentir rassuré.A la maison, il est recommandé de garder des traces et des souvenirs du défunt, tout en évitant de le sacraliser ou de l’idéaliser. D’où l’idée de donner à l’enfant un objet particulier de la personne décédée, qui l’aide à se souvenir, sorte d’objet transitionnel. Son entourage devrait d’ailleurs encourager les relations avec le souvenir de la personne, par le biais de photos, films, vidéos. Dans cette période de deuil, il est primordial d’éviter les changements importants (comme un déménagement), de garder des repères temporels stables, de continuer les activités extra-familiales, et surtout de respecter la discipline, car l’enfant a besoin de sentir que son cadre existentiel, lui, n’a pas disparu.Pour l’aider à répondre à ses multiples interrogations sur le sens de cette perte, et pour accueillir ses diverses émotions, il est judicieux de trouver une personne disponible dans l’entourage de l’enfant, comme un parent, un parrain-marraine, un membre de la famille ou un ami proche, pour l’écouter et l’accompagner durant cette période. On peut également consulter le médecin de famille, car le deuil engendre souvent des douleurs physiques, et recourir à un psychologue, ou à des ateliers/groupes d’entraide (comme l’association romande Astrame). De préférence après quelques semaines ou quelques mois mais généralement pas juste après un décès : il faut laisser du temps à l’enfant pour qu’il réalise vraiment la disparition.

…. à l'école

Dans le cadre scolaire, l’enseignant sera également attentif à l’élève endeuillé, particulièrement quand il s’agit d’une perte importante comme le décès d’un papa, d’une maman, d’un frère ou d’une sœur. Il peut exprimer son soutien à l’enfant, en encourageant les autres élèves de la classe à lui écrire des lettres de sympathie ou, en fonction de l’âge des élèves, à réaliser des dessins, qui lui seront envoyés durant son absence de l’école. Pour autant, quand l’élève endeuillé revient, il ne faut pas lui créer de place à part ni le mettre au centre de l’attention, car la plupart du temps, ces enfants, qui vivent un vrai cataclysme dans leur vie, aimeraient retrouver un cadre normal au moins à l’école. Il importe donc de traiter cet élève comme d’habitude tout en étant attentif à ses besoins et à son comportement. Toutefois, il convient de faire attention à certains enfants endeuillés, très inhibés, qui ne montrent rien de particulier, et dont la conduite laisse supposer qu’ils vont bien et sont peu affectés par l’événement. Ce n’est souvent pas le cas, mais il s’agit, pour l’enseignant, à la fois de respecter leur besoin de se taire, tout en leur montrant qu’il est disponible et à l’écoute.Enfin, les enseignants seront particulièrement attentifs à certains moments critiques du calendrier scolaire où les élèves sont amenés à faire des bricolages pour la fête des mères ou des pères, ou comme cadeau de Noël.

Quand la mort fait irruption à l'école

Comme nous venons de le voir, même si l’événement a eu lieu dans la sphère privée, la mort contamine bien souvent l’espace scolaire. Toutefois l'école peut aussi être secouée par des drames et faire face à des décès d’élèves ou d’enseignants. Quand cela arrive, quelle procédure faudrait-il alors mettre en place ?En premier lieu, il faut annoncer le décès et répondre aux questions des enfants. En général, et c’est le cas dans les écoles vaudoises, il y a un réseau de crise dans l’établissement, avec des personnes formées à la gestion de tels événements et qui sont aptes à réagir rapidement. Parfois ce sont des associations spécialisées qui peuvent être mandatées pour venir en soutien à l’enseignant. Parfois encore, c’est un des parents de l’enfant décédé qui vient l’annoncer aux élèves.Une fois l’annonce et le temps des questions passés, l’enseignant peut proposer à ses élèves d’écrire des lettres à l’enfant disparu, ou de faire des dessins, afin de les aider à exprimer leur émotion face à cet événement douloureux. Ces lettres et ces dessins peuvent ensuite être donnés aux parents du défunt, qui apprécient souvent ces gestes de sympathie et qui les glissent parfois dans le cercueil. Ensuite, sans les obliger, on peut encourager les élèves et leurs parents à participer aux funérailles de leur camarade dans la mesure où la famille de l’enfant décédé l’autorise. Même si c’est un moment intense émotionnellement, il peut s’avérer utile aux élèves pour prendre conscience de la disparition effective de leur camarade et commencer ainsi leur travail de deuil.Si les funérailles ont eu lieu dans l’intimité, l’école peut alors organiser une cérémonie commémorative. Un moment de recueillement, un morceau de musique (joué par des élèves par exemple), la lecture d’un poème ou d’un petit texte (écrits par les enfants ou les enseignants), un rappel de quelques anecdotes sur la personne disparue, ou un acte symbolique comme planter un arbre dans le jardin de l’école, ou lâcher quelques ballons, peuvent aider à dire au revoir et à commencer le processus de deuil. Pratiquer un ou des rituels ensemble, permet aussi aux élèves de réaliser qu’ils font partie d’un groupe et qu’ils peuvent se soutenir mutuellement, et surtout qu’ils ne sont pas seuls à vivre des émotions fortes.En classe, l’enseignant évitera d’enlever trop rapidement les affaires du défunt.Il vaut mieux garder sa place intacte, en posant sur la table une de ses photos, et même d’ouvrir un livre souvenir, où les élèves pourront, quand ils le désirent ou qu’ils en sentent le besoin, aller écrire un petit texte, un poème, ou faire un dessin en souvenir de leur camarade.Quand les parents souhaiteront venir chercher les affaires de leur enfant, on peut leur proposer de laisser un ou deux de ses objets – une plume, un cahier, la trousse – en souvenir, à la classe ou aux meilleurs amis. Ces objets, appelés transitionnels, peuvent aider les élèves à progresser dans le travail de deuil.Durant cette période qui va durer quelques semaines, voire quelques mois, il est recommandé que l’enseignant ou une autre personne de confiance pour les enfants, de préférence formée à la gestion du deuil, soit disponible pour accueillir les émotions et les questionnements, que ce soient des élèves de la classe mais aussi de ceux en dehors de la classe qui pourraient également être touchés par cet événement. Voire les parents des élèves, parfois démunis face aux questions et angoisses que peut générer un décès, particulièrement s’il est subit ou dramatique. L’établissement peut alors proposer un moment hebdomadaire, régulier sur plusieurs semaines, en fonction des besoins.Quelques semaines après le décès (et en accord avec les parents du défunt), la classe peut amener les dessins et les bricolages réalisés durant cette période, sur sa tombe (si tombe il y a). On peut recommander à l’institution scolaire, et aux enseignants surtout, de ne pas oublier trop vite les parents de l’enfant décédé. Il faudrait les inviter aux soirées de l’école durant l’année scolaire en cours (même s’ils ne viennent pas), mais aussi penser à leur écrire un petit mot de sympathie à l’anniversaire de la mort de l’élève. C’est important pour eux de voir que leur enfant n’est pas oublié, et qu’on pense encore à lui.Enfin, les enseignants devraient être aussi attentifs à leur propre chagrin. Perdre un de ses élèves à qui on a enseigné de longs mois, voire des années, surtout quand la relation a été bonne, génère de la souffrance et demande aussi un travail de deuil. Les maîtres et maîtresses touchés par cette perte ne devraient pas hésiter à demander du soutien, à partager leur peine avec les collègues, à exprimer leurs émotions, voire à demander un moment de « pause » pour récupérer, une fois que la classe va mieux. Même si nous préférerions qu'il en soit autrement, la mort, la séparation, la perte font partie de la vie des élèves. Toutefois, en dehors de ces événements difficiles et douloureux à gérer, l’enseignant peut aussi prendre le temps « d’éduquer l’enfant à la perte en général et à la mort en particulier», en classe, dans un contexte préventif et serein.Ainsi, en cas de décès, les bases posées serviraient à « dédramatiser » la situation, et à la résoudre plus calmement. Il s’agit d’aborder la perte en classe pour anticiper, en premier lieu, des difficultés existentielles, mais aussi, et surtout, pour ouvrir les élèves à d’autres débats.Si la mort est une réalité universelle incontournable, en parler c’est d’abord parler de la vie et de ses enjeux.

Ressources possibles

Divers supports ont été élaborés à l’attention des enseignants et travaillent ces objectifs de prévention, par la discussion ou par des activités ludiques.Dans les cantons romands, les maîtres primaires peuvent se procurer un ouvrage intitulé « Parler de la mort à l'école » qui leur fournit des repères pour ouvrir un espace de parole avec leurs élèves sur cette thématique. Riche en propositions pédagogiques, il contient également de nombreuses notes ainsi que des informations pratiques et des références bibliographiques. En Belgique, on trouve également un coffret, intitulé « Graines de réconfort », et qui est un kit contenant un ensemble d’outils pédagogiques pour aider les enfants de l’école primaire à communiquer à propos de la perte et du deuil et leur donner ainsi l’occasion d’apprendre, sous la direction d’enseignants ou d’autres adultes, à gérer sainement toutes sortes d’expériences de perte.