Les rites funéraires aujourd'hui: introduction autour d'un exemple vaudois

Claire Clivaz — 30.11.2010

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Introduction

Les rites funéraires en Europe aujourd’hui sont en pleine évolution.J’avais envie de réfléchir à ce qui se passe dans un coin de pays, on est en Suisse romande dans le Canton de Vaud, et à travers un exemple concret, celui de la Fête des Vendanges qui a eu lieu en septembre 2010 à Lutry, un petit village vigneron près de Lausanne, la capitale du canton de Vaud. À partir de cet exemple concret, je vais réfléchir à cette question « de quelle manière les rites funéraires sont-ils en train d’évoluer, et assistons-nous à la création – ou bricolage – de nouveaux rites funéraires collectifs ? ». Comme cette photo le montre, nous sommes à Lutry en septembre 2010, et c’est l’ouverture du cortège de la Fête des Vendanges.J’aurai l’occasion à la fin de cet exposé de vous présenter plus longuement ce qu’est la Fête des Vendanges à Lutry. Vous avez là la photo de l’entrée du cortège avec deux enfants qui portent un panneau « Yoyo, Yves, ce cortège est pour vous ». Yoyo, Yves, ce sont deux personnalités bien connues dans le village pour différentes raisons, et qui sont décédées durant l’année en cours ; et de manière tout à fait nouvelle, en 2010, le cortège des Vendanges s’est ouvert par cet "in memoriam" qui donnait l’impression de l’apparition d’un rite funéraire collectif dans une manifestation qui existe pourtant, à Lutry, depuis 1946.Je me propose d’essayer de réfléchir à l’apparition de ce nouveau rite, en terreau protestant – le Canton de Vaud est traditionnellement protestant – et cette indication a tout son sens, parce que nous allons voir que le protestantisme, depuis ses origines dans ses manifestations française et suisse francophone, a été très réticent aux rites funéraires, quels qu’ils soient. Alors que traditionnellement en Suisse, dans des régions qui sont marquées de culture catholique, comme le Valais ou Fribourg, on a encore gardé une culture des rites funéraires très forte. Pour cet exposé qui sera à la fois théorique et ancré dans l’expérience du terrain ; moi qui suis professeure de Nouveau Testament à l’Université de Lausanne, je ferai appel, par moments, à ce qu’a été mon expérience professionnelle durant six ans, puisque j’ai également été pasteure sur le terrain pendant six ans. Nous ferons donc l’aller et retour entre le terrain et la réflexion.

1. Les rites funéraires dans le canton de Vaud depuis les années 80

Que s’est-il passé dans le canton de Vaud à propos des rites funéraires durant les trente dernières années ? On peut dire que dans les années quatre-vingt – et je le développerai – il y avait un silence sur les rites funéraires, ce qui demande de revenir aux racines réformées et protestantes de ces rites funéraires et de leur répulsion en quelque sorte – on peut aller jusqu’à ce mot face aux rites funéraires – et ces deux étapes seront nécessaires pour déchiffrer ce qui se passe aujourd’hui dans l’apparition de ce nouveau rite funéraire collectif à la Fête des Vendanges de Lutry. Comme l’a largement développé Edmond Pittet (responsable des Pompes Funèbres Générales) dans des ouvrages et dans de nombreuses réflexions et conférences, dans les années quatre-vingt, il fallait aller chercher les morts dans des hôpitaux, dans des voitures complètement banalisées. Blanches, ou en tout cas impossible à deviner qu’il s’agissait de voitures de pompes funèbres. On ne voulait plus rien avoir à faire avec les morts, la veillée funéraire n’avait plus de sens, on n’allait plus toucher les morts ni leur faire leur toilette funéraire. Et dans ce microcosme qu’est le Canton de Vaud, il faut reconnaître qu’Edmond Pittet a eu beaucoup d’influence pour, petit à petit, changer cette culture et redonner accès à de nombreuses familles aux soins des morts et à la proximité aux morts. On peut faire chacun l’exercice de se poser la question « est-ce que nous avons vu un mort ? ». Mais de manière finalement assez surprenante, dans les générations actuelles, il est rare d’avoir vu un mort ; ce qui nous montre bien que, ici en Europe, nous avons largement perdu le sens du contact aux morts et on va essayer de comprendre pourquoi.Si on va se promener au cimetière du Bois-de-Vaux en plein milieu de la ville de Lausanne, on trouve à l’entrée une plaque qui a été posée dans les années vingt par la Société de crémation vaudoise, et cette plaque explique qu’elle invite les gens à choisir la crémation des morts pour des raisons hygiéniques et esthétiques.

2. L'apparition de la crémation et la désertification des cimetières

Ces deux mots ont un côté pour moi assez choquant. « Hygiénique » on va en voir les racines, « esthétique » à titre personnel je ne vois vraiment pas qu’est-ce que la mort peut avoir ou non d’esthétique ; mais il faut réancrer ces deux mots dans leur contexte d’apparition. À partir des années 1870, des médecins positivistes appartenant aux franges les plus radicales du mouvement hygiéniste européen, ont avancé la proposition de la crémation des morts. Ils se pressentaient comme les élites du savoir scientifique de l’époque et se sont sentis la mission d’amener une solution propre en ordre en quelque sorte, au cimetière dont ils craignaient parfois des pollutions voire des émanations nocives s’exhaler. C’est dans cette ambiance qu’a été créée en 1890 la Société vaudoise pour la crémation, à but non lucratif, et avec pour objectif d’une part de promouvoir l’incinération des morts, et d’autre part d’offrir à ses membres des conditions avantageuses ; et cette société compte aujourd’hui plus de 8000 membres. Ce mode de sépulture a été promu à partir de là, comme simple et écologique. En fait, ce mode de sépulture a connu un tel succès qu’aujourd’hui les grands cimetières des villes suisses, que ce soit à Zürich, à Bâle ou à Lausanne, sont quasi désertiques. C’est quelque chose dont on n’a pas forcément conscience, mais vous avez un article du Courrier du 4 mai 2010 qui l’a très bien souligné et montré : « Aujourd’hui en Suisse, 85% des défunts sont incinérés ». À Zürich et à Bâle, on commence à se poser la question de l’occupation de ces grands espaces verts que sont les cimetières, et il commence à y avoir des gens qui vont faire leur jogging dans le cimetière à Bâle, ou des concerts qui sont organisés (on n’a pas encore vu ça arriver en Suisse romande, mais c’est déjà le cas dans les grands cimetières de Bâle et de Zürich).

3. Réforme et rites funéraires: quelques aperçus

Alors il est absolument utile pour comprendre ce qui s’est passé dans le Canton de Vaud – traditionnellement terre protestante mais aujourd’hui il y a plus de catholiques que de protestants dans le Canton de Vaud, mais disons que le terrain culturel est protestant – il est important de retourner aux rapports de la Réforme avec les rites funéraires pour comprendre la situation actuelle. Lorsque la Réforme est arrivée en France, elle a très fortement pris position contre la surabondance de rites funéraires catholiques existants, et le Synode National d’Orléans, en 1562, fait mention d’une interdiction à propos des cérémonies d’enterrement, prières, prédications. Cette interdiction semble avoir été maintenue de manière stricte jusqu’au Synode National de Gap en 1603, qui a laissé cette question à la libre appréciation des pasteurs en France. En Suisse romande, sous le régime bernois protestant (je me réfère ici aux écrits d’Henri Vuilleumier, historien vaudois), l’habitude s’est introduite de faire un service religieux très simple au domicile mortuaire ou au cimetière ; et à la campagne ce ne sont en fait pas les pasteurs qui vont s’en occuper mais le régent, qui va officier comme il peut. La principale parole religieuse est réduite à son stricte minimum au retour du cimetière, on échange à la porte du logis un « Dieu vous conserve en vie ». Et celui qui aurait été assez hardi pour ajouter des aumônes ou des prières pour l’âme du trépassé, les "donnes" comme on les appelait à l’époque, n’aurait pas manqué d’être convoqué devant le Consistoire et tenu pour papiste ou idolâtre. Ce sont des informations qu’on trouve dans un pamphlet anticatholique de l’époque, de 1556. Plus tard, cette attitude semble avoir perduré. Philippe Joutard nous précise que dans la discipline des pasteurs durant la période du premier Désert (1720-1760), il était de bonne doctrine que le pasteur n’assistât tout simplement pas aux obsèques. Il faut toutefois relativiser cette attitude idéologique en l’inscrivant dans son contexte légal et concret, sachant que l’idéologie fait toujours écho et est imbriquée dans les conditions concrètes de la vie des gens ; et c’est de Félice qui a rappelé qu’en France, dans la seconde partie du XVIIème siècle, c’est la législation civile qui a posé bien des limites aux protestants, puisqu’en fait on leur a laissé incinérer leurs morts seulement avant six heures du matin, ou après six heures du soir, avec un nombre de personnes limité au convoi à trente, et l’interdiction des prêches et des exhortations. Donc, s’il n’y a pas eu tellement de développement de rituel funéraire chez les protestants français, on peut imaginer que ces contraintes légales ont aussi influencé passablement, et dans le siècle qui a suivi la révocation de l’édit de Nantes (donc 1685-1787) les protestants ont été largement privés de droits d’état civil, en ce qui concerne le mariage, la légitimité de leurs enfants, et également les inhumations qui vont avoir lieu la nuit ou dans le cadre d’inhumations domestiques. Donc si on veut un point de vue équilibré sur les choses, on peut dire qu’il y a une espèce de synergie qui s’est établie, en France en tout cas, entre contraintes légales imposées aux protestants et réticence quasi complète à développer des rites funéraires.Si on va regarder du côté de la Seconde Confession helvétique, en 1566 on y trouve au chapitre 26 cet article :« Nous désapprouvons fortement les cyniques, qui négligent les corps des défunts ou qui, avec la plus grande outrecuidance et un souverain mépris, les jettent en terre sans aucun seul propos bienfaisant ni aucun égard pour ceux qui leur survivent ». Cet article est intéressant parce que, au fond, il semble dire STOP à ce qui pourrait être une dérive inverse : à force de dire qu’il ne fallait aucun rite funéraire pour s’opposer au catholicisme, visiblement certains ont eu la tentation de mépriser, de négliger complètement les dépouilles funèbres – c’est ce qui permet d’expliquer la présence de cet article dans la Seconde Confession helvétique – et c’est, au fond, un travers dans lequel on n’a pas voulu aller davantage.En ce qui concerne la Suisse romande, notamment le Canton de Vaud où il n’y avait pas les contraintes légales imposées en France aux protestants, on remarque la même retenue face aux rites funéraires. Henri Vuilleumier a souligné que les liturgies réformées en Suisse romande ne font tout simplement aucune mention des services funèbres jusqu’à la seconde moitié du XIXème siècle. C’est la liturgie vaudoise de 1869 qui sera la première à rompre avec cette tradition selon Vuilleumier. Or, c'est synthétiser un peu vite une situation complexe. Si le projet de 1868 de liturgie l'Église nationale vaudoise comportait bien les funérailles comme acte ecclésiastique au sens plénier du terme, la liturgie définitive publiée en 1870 les a relayées en appendice, suite au décret du Grand Conseil du 19 mai 1869, qui les passe sous silence.L'Eglise libre vaudoise publiera en 1873 une liturgie autonome pour les services funèbres.Donc le point est quand même suffisamment fort pour être relevé et réfléchi : on n’a pas de liturgie de service funèbre protestante en Suisse romande avant la seconde moitié du XIXème siècle. Quelque chose change autour des années 1870, on se rappelle tout à l’heure que c’est là aussi que des médecins vont mettre en route l’idée de la crémation qui aboutit en 1890 à la création de la Société vaudoise de crémationIl y a donc, dans la deuxième moitié du XIXème siècle en Suisse romande, une prise de conscience, sous des modalités diverses, de ce qui se passe au moment de la mort ; soit l’émergence de liturgie funèbre, soit l’idée de la crémation qui fait son apparition. Et pendant un siècle, en gros, on va s’installer dans un mode où on va avoir à la fois une validation liturgiques des services funèbres mais aussi une proposition de plus en plus forte à brûler les morts et finalement réduire l’accès des familles aux morts, qui aboutit à la situation que j’ai décrite dans les années quatre-vingt, soit un éloignement complet de ces morts dont on ne fait plus la toilette, qu’on ne va plus voir, qu’on ne touche plus, et qu’on va chercher dans des hôpitaux dans des camionnettes banalisées, en ce qui concerne les pompes funèbres.

4. Retour à l'époque contemporaine

On sent aujourd’hui une transformation, un changement, et on va essayer de le décrire et de le comprendre. Nous retournons là à notre Fête des Vendanges en 2010 à Lutry. Je rappelle les circonstances de l’émergence de ce rite – on peut l’appeler comme ça – ou de cette fête à Lutry : Un couple a donné, au début du XXème siècle en 1921, les Bujard, un chalet à la ville de Lutry. Ils n’avaient pas d’enfants et ils ont décidé de faire ce cadeau aux petits de Lutry. Des générations d’enfants de Lutry sont parties passer tout l’été, six semaines, en colonies à Lutry. Cela a créé une solidarité entre les gens qui ont en gros environ 50 ans et plus dans la ville de Lutry, car la plupart d’entre eux ont passé leurs étés ensemble.Il y a donc une culture collective qui s’est créée là autour. Et enn 1946, une figure, une institutrice surnommée « Tante Gigi », a inauguré la coutume d’avoir un cortège à la Fête des Vendanges pour subventionner précisément le séjour des enfants en colonie. La fête s’est développée, a pris de l’ampleur, les cortèges sont toujours magnifiques, et aujourd’hui en 2011 ils ont toujours lieu à Lutry. Les gens ont parfois eu tendance à se décourager mais on a continué à garder l’habitude. L’année 2010 marque probablement un tournant, puisqu’on a ce panneau à l’entrée du cortège qui le transforme, du coup, en "in memoriam" collectif, en rite funéraire catholique. Le thème 2010 de la fête est « Lutry se met à l’eau, mais n’oublie pas l’essentiel » (sous-entendu le vin naturellement, puisque c’est quand même le sujet de la Fête des Vendanges). Comme vous le montre cette image, nous sommes toujours dans un terreau de culture protestante et on s’amuse en fait à transformer le tonneau de vin en source d’eau bénite avec un petit clin d’œil parce que c’est cela la vraie eau bénite pour les habitants de Lutry. Je reviens à ce panneau initial d’"in memoriam" qui désigne deux personnes qui sont décédées de manière très différente, l’une âgée, l’autre plutôt jeune, et qui comptent pour la mémoire des habitants. Alors bien sûr, la question est d’une part « quel est le lien à d’autres commémorations qui pourraient avoir lieu dans un cadre religieux ? ». À Lutry, la paroisse protestante organise chaque année un culte du souvenir, fin novembre, où sont rappelés tous les noms des personnes décédées. C’est en général une manifestation où les gens viennent volontiers, où il y a beaucoup de monde qui vient, mais sur les dernières années, on peut noter que cette manifestation a perdu de son impact émotionnel. Pour des raisons diverses, elle est devenue quelque chose qui s’est un peu éloigné des gens. On peut imaginer que c’est aussi un vide qui se crée et qui se remplit de cette manière par l’"in memoriam" à l’entrée du cortège. L’autre question qu’on peut se poser est « que vont penser les autres ? ». Que vont penser les autres familles endeuillées du village, qui ont perdu des gens ? Finalement, on en choisit deux qu’on met sur le panneau mais pourquoi ceux-ci et pas les autres ? Au moment où je parle, nous sommes au printemps 2011 et j’attends de voir un petit peu ce qui va se passer à la fête des Vendanges 2011.Et qu'il va y avoir de nouveau un panneau "in memoriam"? D'autres personnes bien connues de la ville sont, comme il se doit, décédées durant l'année; c'est la loi des choses.Est-ce qu’on va mettre d’autres noms, est-ce que certains vont dire « et nous ? » ? On est là en plein bricolage d’un rite funéraire collectif qui « prend », parce que les gens se connaissent, parce que les gens sont en interaction autour de ce cortège des Vendanges qui a un poids symbolique fort. C’est là où les jeunes prennent leur première « cuite », c’est là où il y a des permissions exceptionnelles (les enfants de 8-9 ans peuvent sortir jusqu’à neuf ou dix heures du soir et c’est la seule fois de l’année où ça leur arrive), il y a vraiment tout une petite population qui est « prise » dans cette fête-là, qui y investit du sens, et permet l’émergence ou l’arrivée de ce rite funéraire collectif laïc en tête de ce cortège des Vendanges. Je pense que l’espace est ouvert pour l’émergence d’autres rites collectifs, et c’est peut-être cela la particularité du moment où nous arrivons aujourd’hui. On a déjà un peu l’habitude de l’émergence de rites funéraires nouveaux individuels, les gens sont à la recherche de nouveaux modes de célébration des rites funéraires. Mais probablement que dans une recherche identitaire qui se fait un peu plus forte en Europe depuis une décennie, on va aussi ressentir le besoin de l’émergence de nouveaux rites funéraires collectifs et nous allons sans doute les découvrir au fur et à mesure.